Le tribunal de commerce de Toulouse a ouvert le 27 avril 2026 une procédure de redressement judiciaire au bénéfice de Fibre Excellence Provence, qui exploite l'usine de pâte à papier de Tarascon. Le 29 juillet, le même tribunal a prononcé la liquidation judiciaire du site, après avoir écarté l'offre de reprise qui lui était soumise. L'usine a définitivement cessé son activité le vendredi 28 août 2026 : environ 270 salariés sont licenciés. Le site relève du classement Seveso.
Le second site français du groupe, à Saint-Gaudens, a lui aussi été placé en liquidation judiciaire, mais le tribunal y a autorisé le maintien de l'activité jusqu'au 15 septembre 2026 afin qu'une cession puisse être recherchée. Une offre de reprise a été déposée le 24 août devant le même tribunal par l'agence régionale d'investissement stratégique d'Occitanie, associée à des industriels privés, avec un plan d'investissement annoncé de 90 millions d'euros. L'audience est fixée au 8 septembre 2026.
Un troisième chiffre circule, et c'est celui qui commande tout le reste. La Région Occitanie évalue à 500 millions d'euros la remise en état des deux sites ; la commune de Tarascon situe entre 150 et 200 millions la seule réhabilitation des sols. Face à ces ordres de grandeur, un plan d'investissement de 90 millions ne se lit plus comme un prix. Il se lit comme un pari sur le fait que le site continue de tourner.
Un site classé n'est pas un actif ordinaire
La mise à l'arrêt définitif d'une installation classée soumise à autorisation déclenche des obligations que le code de l'environnement fait peser sur le dernier exploitant (article L. 512-6-1) : la mise en sécurité immédiate — évacuation des produits dangereux, suppression des risques d'incendie et d'explosion, surveillance et interdiction d'accès — puis la remise en état du terrain en fonction de l'usage retenu pour l'avenir. L'ouverture d'une procédure collective ne fait pas disparaître ces obligations. Elle change seulement qui les exécute, et sur quelle trésorerie.
La conséquence financière est directe. Les dépenses engagées après le jugement pour sécuriser le site sont des créances nées régulièrement après l'ouverture : elles se règlent dans l'ordre fixé par l'article L. 641-13 du code de commerce, donc sur le produit de la réalisation des actifs, avant les créanciers antérieurs. Sur une installation de cette nature, la mise en sécurité peut absorber la totalité du prix de vente des équipements, et au-delà. C'est le renversement que les bilans ne montrent jamais : un actif industriel peut coûter plus cher arrêté qu'exploité.
Le piège : chiffrer l'actif sans chiffrer son arrêt
Trois erreurs reviennent sur ce type de dossier.
- Confondre valeur d'usage et valeur de liquidation. Une ligne de production spécialisée ne vaut son coût de remplacement que tant qu'elle tourne. Arrêtée, faute de repreneur pour l'ensemble, elle vaut son prix de démontage — dont il faut encore retrancher la dépose et l'évacuation. La bascule est brutale, et elle intervient à une date précise.
- Traiter le passif environnemental comme une provision. Ce n'est pas une ligne comptable, c'est un calendrier assorti d'obligations exigibles par l'administration. La question utile n'est pas « combien est provisionné », mais « quelle dépense tombe, à quelle date, et à la charge de qui ».
- Comparer des estimations qui ne mesurent pas la même chose. Entre 150 et 500 millions, l'écart ne traduit pas un désaccord d'experts : il traduit trois périmètres distincts — la mise en sécurité, la remise en état pour un usage industriel équivalent, la dépollution poussée en vue d'un usage différent. Opposer ces montants sans les ramener à un périmètre commun ne produit aucune information exploitable.
Trois périmètres, trois montants
Les trois montants ne mesurent ni le même objet, ni le même périmètre géographique. Le troisième n'est d'ailleurs pas une dépense de remise en état mais un programme d'investissement : le rapprocher des deux autres n'a pas de sens.
Pour un candidat à la reprise, cette distinction décide de tout. Tant que l'exploitation se poursuit, l'obligation de remise en état n'est pas exigible : elle se déclenche à l'arrêt définitif. Reprendre le site ne supprime donc pas la charge, il la reporte — et celui qui reprend l'autorisation d'exploiter devient l'exploitant à qui elle sera un jour adressée. Une offre solide intègre ce report dans son plan de financement. Une offre qui l'ignore transporte un risque qu'elle n'a pas chiffré.
Un dernier point, qui n'est pas de forme. Selon les éléments publics, l'offre écartée en juillet était assortie de conditions tenant à des engagements de l'État sur le prix de l'électricité et sur l'approvisionnement en bois. Une offre suspendue à la décision d'un tiers qui n'est pas partie à la procédure est, par construction, fragile au regard des garanties d'exécution. Ce n'est pas un jugement sur la qualité du projet industriel : c'est une caractéristique juridique qui produit des effets financiers. Lever une condition suspensive avant l'audience vaut toujours mieux que la défendre pendant.
Ce qu'il faut chiffrer avant de déposer une offre
- Séparer les trois périmètres. Mise en sécurité, remise en état pour l'usage retenu, dépollution des sols et des eaux. Un montant unique n'est pas une estimation, c'est un chiffre.
- Dater chaque dépense. Ce qui est né avant le jugement alimente le passif à déclarer ; ce qui naît après s'impute sur le produit des actifs. Le classement décide de qui supporte quoi, et il se discute pièce à l'appui.
- Chiffrer la période intercalaire. Entre le dépôt de l'offre et le jugement, puis entre le jugement et la reprise effective, le site consomme : gardiennage, énergie, maintenance de sécurité, personnel de surveillance. Cette trésorerie manque dans la plupart des plans d'affaires et figure toujours dans la facture finale.
- Délimiter ce que l'offre emporte réellement. Autorisation d'exploiter, garanties financières déjà constituées, engagements pris devant l'administration, contrats d'approvisionnement et d'énergie : le périmètre juridique et le périmètre économique de l'offre doivent coïncider.
- Documenter les hypothèses une par une. Devis, arrêtés préfectoraux, études de sol antérieures, historique des contrôles. Le tribunal retient l'offre qui présente les meilleures garanties d'exécution au regard de l'emploi et du règlement des créanciers (article L. 642-5) : une hypothèse étayée pèse dans cette appréciation, une affirmation n'y pèse rien.
La valeur se démontre, elle ne s'annonce pas
Les deux sites d'un même groupe illustrent la même règle par deux issues opposées. Ce qui sépare une fermeture d'une reprise n'est presque jamais la qualité de l'outil industriel : c'est la capacité à établir, chiffres à l'appui, que l'exploitation coûte moins cher que son arrêt et que le financement de l'écart est disponible à la date où il sera appelé. Cette démonstration se construit avant l'audience, pas pendant.
C'est précisément le terrain de nos missions de restructuring et de contentieux financier : reconstituer le coût complet d'un scénario, en isoler les périmètres, dater les créances et tenir la démonstration dans la contradiction — en expert de partie aux côtés de votre conseil, ou à la demande de l'administrateur ou du mandataire judiciaire.
Sources
- L'usine Fibre Excellence de Tarascon ferme officiellement vendredi, 270 salariés licenciés — franceinfo, 28 août 2026
- Le tribunal de commerce de Toulouse prononce la liquidation judiciaire de l'usine de Fibre Excellence — franceinfo, juillet 2026
- Liquidation actée, usine bloquée et 275 emplois supprimés : ce que l'on sait de la chute de l'usine Fibre Excellence à Tarascon — France 3 Occitanie, juillet 2026
- Fibre Excellence : la Région Occitanie dépose une offre de reprise à 90 millions d'euros — Refrance, 24 août 2026
- Fibre Excellence : une offre déposée pour sauver 270 emplois, le projet reste à finaliser — Le Journal toulousain, août 2026
- Fibre Excellence : menacée de liquidation, l'usine de Tarascon divise — AFP via Connaissance des Énergies, 28 mai 2026
- Fibre Excellence : l'usine de Tarascon liquidée, FO continue le combat — Force Ouvrière, août 2026
- Fibre Excellence : la CGT alerte sur le risque industriel, l'avenir des sites et des emplois — SNJ-CGT, 20 août 2026