Le décret n° 2026-96 du 16 février 2026 est entré en vigueur le 1er avril, mais son volet le plus attendu ne produit ses effets que depuis le 1er septembre : les nouvelles règles de l'injonction de payer s'appliquent aux ordonnances rendues à compter de cette date. Le texte ne modifie ni la nature ni le champ de la procédure. Il en resserre le calendrier. Ce resserrement, apparemment technique, déplace un équilibre auquel les services crédit sont habitués depuis des années — et il arrive dans un contexte de défaillances qui n'a rien de calme.
Ce que le décret change
Quatre articles du code de procédure civile sont retouchés, et chacun emporte une conséquence opérationnelle.
- Article 1411 : le délai de signification de l'ordonnance passe de six à trois mois. Passé ce terme, l'ordonnance est non avenue — le créancier perd son titre et doit tout reprendre depuis la requête.
- Article 1415 : la pratique de l'envoi systématique du certificat de non-opposition prend fin. Le greffe n'avise désormais le créancier que des oppositions effectivement formées, par tout moyen conférant date certaine, dans le mois de leur réception. Sauf devant le tribunal de commerce, où l'article 1425, alinéa 2, continue de régir l'information du créancier.
- Article 1418 : à l'audience sur opposition, le créancier doit produire l'acte de signification, à peine d'irrecevabilité de ses demandes.
- Article 1422 : deux mois après la signification, faute d'avis d'opposition, le créancier peut engager l'exécution forcée sans attendre autre chose.
Calendrier type sous le régime applicable depuis le 1er septembre 2026, l'ordonnance étant supposée signifiée à J+45.
Le gain est réel. Une créance peut désormais passer de l'ordonnance à la saisie en un peu plus de deux mois, là où l'attente du certificat de non-opposition ajoutait souvent plusieurs semaines à la chaîne.
Le mécanisme : un titre plus rapide, un débiteur pas plus solvable
La réforme accélère le créancier. Elle ne change rien à la situation du débiteur. C'est toute la difficulté de la période, car la probabilité qu'un débiteur poursuivi bascule en procédure collective entre l'ordonnance et l'exécution n'a rien de théorique : 17 486 procédures ont été ouvertes au deuxième trimestre 2026, en hausse de 5,4 % sur un an, et près de 37 700 depuis janvier, dont les deux tiers directement en liquidation judiciaire.
Or, dès le jugement d'ouverture, la chaîne d'exécution s'arrête net. L'article L. 622-21 du code de commerce interdit et suspend les poursuites individuelles tendant à la condamnation au paiement, ainsi que les procédures d'exécution en cours. L'article L. 622-22 interrompt les instances engagées tant que le créancier n'a pas déclaré sa créance. Détenir un titre exécutoire n'y change rien : cela ne dispense pas de déclarer dans le délai de deux mois à compter de la publication du jugement au BODACC, prévu à l'article L. 622-24.
Autrement dit, le créancier qui a couru pour obtenir son titre peut se retrouver, quelques semaines plus tard, au même point que celui qui n'a rien entrepris — à ceci près qu'il a supporté les frais.
Le piège, en deux versions
Le piège de calendrier. Les commentaires de la réforme décrivent, à juste titre, la fin du certificat de non-opposition. Mais cette évolution ne concerne pas le tribunal de commerce, où l'information du créancier reste organisée par l'article 1425, alinéa 2. Un service crédit qui aligne ses procédures internes sur la présentation générale du texte raisonnera à côté sur ses dossiers entre entreprises — c'est-à-dire sur l'essentiel de son portefeuille. Le délai de trois mois de l'article 1411, en revanche, s'applique partout : c'est le point à sécuriser en priorité.
Le piège de fond. Il coûte davantage. Exécuter vite sur un débiteur déjà en état de cessation des paiements expose les sommes récupérées à l'annulation. L'article L. 632-2 permet d'annuler les paiements de dettes échues et les actes à titre onéreux consentis après la date de cessation des paiements par une personne qui connaissait cet état ; son second alinéa vise expressément les saisies-attributions, avis à tiers détenteur et oppositions pratiqués par un créancier informé de la situation. Et la date de cessation des paiements peut être reportée jusqu'à dix-huit mois avant le jugement d'ouverture, en application de l'article L. 631-8. Une saisie de l'automne peut donc être remise en cause par un jugement rendu bien plus tard.
S'y ajoute un effet que l'on rencontre régulièrement en expertise : le dossier de recouvrement documente lui-même la connaissance qu'avait le créancier des difficultés. Mises en demeure répétées, échéancier consenti puis rompu, relances sur impayés anciens — cette diligence, parfaitement légitime, devient une pièce à charge dans le contentieux de la période suspecte. Plus le créancier a été rigoureux, plus il lui est difficile de soutenir qu'il ignorait l'état de son débiteur.
Ce qu'il faut mettre en place
- Contrôler la situation du débiteur à trois moments, et non un seul : au dépôt de la requête, avant la signification, et avant tout acte d'exécution. Le BODACC et le portail des procédures collectives suffisent à ce contrôle.
- Recaler le calendrier interne sur trois mois, avec une marge : signification visée à J+45, jamais à J+85. La sanction de l'article 1411 ne se rattrape pas.
- Archiver l'acte de signification dès sa délivrance. L'article 1418 en fait une condition de recevabilité en cas d'opposition, et c'est une pièce que l'on retrouve rarement au dossier le jour où on la cherche.
- Distinguer, dans le paramétrage du service crédit, les dossiers relevant du tribunal de commerce de ceux relevant du tribunal judiciaire : le circuit d'information du greffe n'y est pas le même.
- En cas de jugement d'ouverture, interrompre immédiatement toute mesure d'exécution et basculer sur la déclaration de créance, dans les deux mois de la publication au BODACC.
- Ventiler la créance entre période antérieure et période postérieure. Les créances nées régulièrement après le jugement d'ouverture pour les besoins de la procédure ou de la poursuite d'activité relèvent du traitement préférentiel de l'article L. 622-17 et suivent un régime distinct.
- Ne pas suspendre unilatéralement les livraisons avant d'avoir vérifié le sort du contrat : l'article L. 622-13 réserve à l'administrateur l'option de continuation, et le défaut de paiement d'une facture antérieure n'autorise pas la résiliation.
- Sur un débiteur visiblement fragile, chiffrer les scénarios avant d'engager la moindre mesure : ce que rapporte une exécution immédiate, minorée du risque d'annulation et des frais, comparé à ce que rapporte une position négociée dans un plan ou un accord amiable.
Ce que la réforme déplace vraiment
Jusqu'ici, la lenteur de la chaîne d'injonction de payer jouait un rôle d'amortisseur involontaire : elle laissait au créancier le temps d'apprendre que son débiteur allait mal avant d'avoir engagé des actes irréversibles. Trois mois pour signifier, deux mois pour exécuter : cette marge se réduit. Le point de décision remonte en amont, au moment où l'on choisit d'enclencher la procédure, et il repose désormais sur la qualité du diagnostic porté sur le débiteur.
C'est précisément le travail que nous menons aux côtés des conseils en contentieux financier : reconstituer la position réelle d'un débiteur, dater ses difficultés à partir de ses comptes et de ses flux, et chiffrer ce que chaque voie rapporte effectivement. Sur les dossiers de restructuring, la même analyse sert à arbitrer entre la voie contentieuse et la voie négociée — un arbitrage qui se joue sur des montants, non sur des principes.
Sources
- Décret n° 2026-96 du 16 février 2026 portant réforme de l'injonction de payer — Légifrance / JORF, 18 février 2026
- Le décret n° 2026-96 du 16 février 2026 portant réforme de l'injonction de payer — Lexbase
- Injonction de payer : une procédure resserrée à compter du 1er septembre 2026 — Morvilliers Sentenac
- Réforme 2026 : injonction de payer accélérée et voies d'exécution modernisées — Village de la Justice, Noémie Le Bouard
- Étude de défaillances et sauvegardes des entreprises en France T2 2026 — Altares, 16 juillet 2026