Sur les douze mois achevés fin juin 2026, la Banque de France a recensé 70 816 défaillances d'entreprises, puis 70 605 à fin juillet. Jamais la série publiée par l'INSEE, qui remonte à 1990, n'avait atteint ce niveau : son précédent sommet, à l'automne 1993, plafonnait sous les 64 000. Nous avons rassemblé les séries officielles disponibles depuis 2000 pour mesurer l'évolution des défaillances, identifier les entreprises touchées et vérifier si la prévention a suivi.
Vingt-cinq ans, quatre périodes
La série de référence compte les ouvertures de redressement et de liquidation judiciaires, à la date du jugement ; les sauvegardes n'y figurent pas, faute de cessation des paiements. Elle dessine quatre périodes nettes. De 2000 à 2007, un plateau entre 43 000 et 51 000 défaillances par an. Avec la crise financière, un palier plus haut : 63 283 en 2009, et un niveau qui reste proche de 60 000 jusqu'en 2015. Puis une décrue, jusqu'à 51 145 en 2019. Enfin la rupture sanitaire : les mesures de soutien font tomber le chiffre à 27 582 en 2021, avant un rattrapage rapide qui porte l'année 2025 à 68 524.
Source : INSEE, série 001656101 (données Banque de France), cumul sur douze mois au mois de décembre de chaque année ; dernière barre : douze mois à fin juillet 2026. Chiffres susceptibles de révision, notamment pour 2025 et 2026.
Deux précautions de lecture. Ce sont des nombres, pas des taux : le nombre d'entreprises actives a fortement augmenté sur la période, notamment depuis la création du régime de l'auto-entrepreneur en 2009. Et le creux de 2020-2021 n'était pas une amélioration : les dossiers différés ont été ouverts ensuite, ce qui explique une partie de la vigueur de la remontée.
Qui tombe : la part des employeurs progresse
Aucune série officielle ne distingue, depuis 2000, les entreprises individuelles des entreprises employeuses. L'INSEE ne publie pas de ventilation par taille ; celle de la Banque de France, disponible depuis 2009, regroupe dans une même catégorie les microentreprises avec et sans salariés. La décomposition la plus exploitable est celle des bilans annuels d'Altares, qui ventilent chaque année les procédures par tranche d'effectif et par forme juridique. Leur périmètre diffère légèrement, puisqu'ils incluent les sauvegardes, et l'année 2020 manque dans les éditions que nous avons pu consulter.
Le constat est net. Les structures de moins de trois salariés, qui comprennent celles qui n'en ont aucun, représentent toujours près des trois quarts des défaillances, et leur nombre a augmenté de 31 % entre 2019 et 2025. Les entreprises de dix salariés et plus sont beaucoup moins nombreuses, mais leurs défaillances ont progressé de 77 % sur la même période, passant de 3 169 à 5 605. Les entreprises individuelles, auto-entrepreneurs compris, forment un ensemble à part : 13,7 % des défaillances en 2025, en hausse de 22 % sur 2019, dont 26 % sur la seule dernière année, avec une poussée marquée dans le transport de personnes et la livraison.
Source : Altares, bilans annuels 2019, 2022, 2023 et 2025 (ouvertures de sauvegarde, redressement et liquidation judiciaires) ; calculs Helikoty Conseils, indice 100 en 2019. Données 2020 non disponibles par tranche. Les entreprises individuelles se recoupent en grande partie avec la tranche des moins de trois salariés : les trois courbes ne s'additionnent pas.
Autrement dit, le record actuel n'est pas seulement celui des très petites structures. Les défaillances d'entreprises employeuses, qui concentrent les emplois et les encours fournisseurs, ont progressé plus vite que la moyenne. C'est ce qui explique que les emplois menacés dépassent 267 000 en 2025 selon Altares.
Mi-2026 : l'écart se creuse au-delà des microentreprises
Les chiffres de la Banque de France à fin juin 2026, repris par Eight Advisory dans son Turnaround Index du premier semestre, prolongent ce constat avec une ventilation plus fine. Sur un an, les défaillances de microentreprises progressent de 4,7 %, celles des PME hors microentreprises de 9,1 %, et celles des ETI et grandes entreprises passent de 55 à 66, soit une hausse de 20 %.
La comparaison avec la moyenne 2010-2019 est plus parlante que le glissement annuel. Les microentreprises ne dépassent leur niveau d'avant-crise que de 16 % ; toutes les autres catégories le dépassent de 60 à 75 %, et les ETI et grandes entreprises le doublent.
Source : Banque de France, Stat Info « Les défaillances d'entreprises, juin 2026 », 7 août 2026. Sous chaque catégorie : défaillances sur douze mois à fin juin 2026 / moyenne 2010-2019. Les très petites, petites et moyennes entreprises forment ensemble les PME hors microentreprises. Le total de 70 803 défaillances publié à cette date a depuis été révisé à 70 816.
Soixante-six dossiers, c'est peu : quelques procédures suffisent à faire varier le pourcentage. Mais chacun engage plusieurs centaines d'emplois, des encours fournisseurs importants et parfois des filiales qui suivent la société mère devant le tribunal.
Eight Advisory y ajoute une lecture sectorielle prospective, qui combine la position de chaque secteur dans sa fourchette historique depuis 2000 et ce que le cabinet observe dans ses missions. Six secteurs sur huit se situent désormais au sommet de leur fourchette ; trois d'entre eux, la santé, les services aux entreprises et la consommation, devraient encore se dégrader d'ici un an.
| Secteur | Niveau S2 2025 | Niveau S1 2026 | Risque à douze mois |
|---|---|---|---|
| Santé | E | E | en hausse |
| Services aux entreprises | E | E | en hausse |
| Consommation | D | E | en hausse |
| Technologies, médias, télécoms | D | E | stable |
| Immobilier | E | E | stable |
| Industrie | C | C | stable |
| Infrastructures et énergie | C | C | en baisse |
| Services financiers | D | E | en nette baisse |
Source : Eight Advisory, Turnaround Index, premier semestre 2026. Niveau : position du nombre de défaillances du secteur dans sa fourchette historique depuis 2000, hors période post-Covid (E : entre 99 et 100 % ; D : entre 75 et 99 % ; C : entre 50 et 75 %). Risque à douze mois : estimation du cabinet, fondée sur ses missions et sur l'évolution du nombre d'entreprises identifiées comme à risque.
C'est un pronostic de praticien et non une statistique, mais il indique où regarder. Dans le transport et la logistique, le cabinet relève que la flambée du gazole de février et mars 2026, de l'ordre de 30 %, a montré combien la tenue de l'EBITDA dépend de la vitesse à laquelle la hausse est répercutée dans les prix : un contrat sans clause d'indexation transforme chaque choc de coûts en perte sèche.
La prévention : une montée réelle, partie de très bas
Avant 2006, aucun décompte national des mandats ad hoc et des règlements amiables n'est publié : ces procédures sont confidentielles, et les annuaires statistiques de la Justice laissent les lignes correspondantes vides. La série ne commence qu'avec la loi de sauvegarde du 26 juillet 2005, entrée en vigueur le 1er janvier 2006, qui a remplacé le règlement amiable par la conciliation.
Depuis, la progression est considérable. Devant les tribunaux de commerce, les demandes de conciliation sont passées de 344 en 2006 à 3 900 en 2024, celles de mandat ad hoc de 365 à 3 081. La crise de 2009 a produit un premier saut ; la seconde accélération date de 2022. En 2020, pour la première fois, les conciliations ont dépassé les mandats ad hoc, et l'écart n'a plus cessé de se creuser. Cette bascule coïncide avec les aménagements apportés à la conciliation pendant la crise sanitaire, puis avec la réforme du droit des entreprises en difficulté du 15 septembre 2021.
Source : ministère de la Justice, Annuaire statistique de la Justice (2006-2009) et Références statistiques Justice (2010-2024), activité des tribunaux de commerce, hors chambres commerciales d'Alsace-Moselle et tribunaux judiciaires. Demandes enregistrées, et non procédures effectivement ouvertes. Les niveaux de 2006 à 2008 reflètent peut-être un enregistrement encore incomplet.
Rapportée au nombre de défaillances, la prévention a gagné du terrain : on comptait 1,5 demande amiable pour 100 défaillances en 2006, 7,1 en 2019 et 10,6 en 2024. Le pic de 2021 relève surtout d'un effet de dénominateur, les défaillances étant alors au plus bas.
Calculs Helikoty Conseils : demandes de mandat ad hoc et de conciliation devant les tribunaux de commerce, rapportées aux défaillances de la série INSEE. Les deux périmètres ne coïncident pas exactement ; le ratio donne un ordre de grandeur et une tendance, pas une probabilité individuelle.
Le piège : croire que la prévention suit la hausse
Dix demandes pour cent défaillances, c'est une nette amélioration sur vingt ans. C'est aussi dire que, dans l'immense majorité des cas, l'entreprise arrive au tribunal sans avoir tenté l'amiable. Et la tendance ne s'est pas prolongée : selon le CNAJMJ, les mandats ad hoc et les conciliations reculent en 2026, alors que les procédures collectives continuent de progresser.
Le second piège tient à la lecture des chiffres eux-mêmes. INSEE, Altares et CNAJMJ ne comptent pas la même chose : le premier exclut les sauvegardes, les deux autres les incluent, et chacun révise ses séries à mesure que les jugements remontent. Comparer un chiffre d'une source à celui d'une autre, ou une année provisoire à une année consolidée, suffit à fabriquer une tendance qui n'existe pas.
Ce qu'il faut en retenir
- Pour un dirigeant d'entreprise employeuse, la taille ne protège pas : c'est la catégorie dont les défaillances ont le plus progressé depuis 2019, et à mi-2026 les ETI et grandes entreprises défaillantes sont deux fois plus nombreuses qu'en moyenne entre 2010 et 2019.
- Suivre un prévisionnel de trésorerie hebdomadaire et comparer chaque mois le passif exigible à l'actif disponible, pour repérer la cessation des paiements avant qu'elle ne s'impose.
- Envisager le mandat ad hoc ou la conciliation dès qu'une échéance importante paraît compromise : la conciliation reste ouverte jusqu'à quarante-cinq jours après la cessation des paiements, pas au-delà.
- Revoir les clauses d'indexation des contrats longs, pour que le prochain choc de coûts se répercute dans les prix plutôt que dans la trésorerie.
- Pour un créancier, surveiller particulièrement les clients de dix salariés et plus, dont le risque a le plus augmenté, surtout dans la santé, les services aux entreprises et la consommation, et proposer une conciliation plutôt qu'un moratoire informel.
- Pour toute analyse chiffrée, citer une source unique, préciser son périmètre et sa date d'extraction.
Nous intervenons sur ces dossiers en expert de partie aux côtés du conseil, ou à la demande de l'administrateur ou du mandataire judiciaire : reconstitution de la trésorerie, datation de la cessation des paiements, prévisions servant de base à une négociation amiable ou à un plan. Nos missions de restructuring et nos ressources précisent ce cadre.
Sources
- Nombre de défaillances d'entreprises par date de jugement, cumul sur 12 mois, France, tous secteurs (série 001656101) — INSEE, mise à jour du 18 septembre 2026
- Stat Info — Les défaillances d'entreprises, juillet 2026 — Banque de France, 4 septembre 2026
- Stat Info — Les défaillances d'entreprises, juin 2026 — Banque de France, 7 août 2026
- Défaillances et sauvegardes d'entreprises en France, bilan 2025 — Altares, janvier 2026
- Défaillances et sauvegardes d'entreprises en France, bilan 2019 — Altares, janvier 2020
- Défaillances et sauvegardes d'entreprises en France, bilans 2022 et 2023 — Altares, janvier 2023 et janvier 2024
- Références statistiques Justice, édition 2025 (données 2020-2024), tribunaux de commerce — ministère de la Justice
- Références statistiques Justice, année 2019 — ministère de la Justice
- Références statistiques Justice, année 2014 — ministère de la Justice
- Annuaire statistique de la Justice, édition 2011-2012 — ministère de la Justice
- L'Officiel des difficultés des entreprises, 1er semestre 2026 — CNAJMJ, 17 juillet 2026
- Turnaround Index, 1er semestre 2026, France — Eight Advisory, septembre 2026