Dès l'ouverture d'une procédure collective, chaque créancier se demande ce qu'il retrouvera de sa créance. Un organisme publie, année après année, ce qu'il verse et ce qu'il récupère : l'AGS, le régime de garantie des salaires. Subrogée dans les droits des salariés qu'elle paie, elle récupère ensuite à des rangs très différents. Ses rapports donnent ainsi la mesure la plus concrète de ce que vaut un rang de créance.
Les chiffres clés
En 2025, l'AGS a avancé 2,23 milliards d'euros, un record, à 249 995 salariés de 26 640 entreprises. Six affaires sur dix sont des liquidations judiciaires, près de quatre sur dix des redressements, et 1,5 % des sauvegardes. La même année, elle a récupéré 700 millions d'euros ; le complément de son financement vient de la cotisation patronale, maintenue à 0,25 % de la masse salariale, qui a rapporté environ 1,74 milliard. Le premier trimestre 2026 accentue le mouvement : 650 millions d'euros avancés, soit 23 % de plus qu'un an plus tôt, pour un nombre d'entreprises inchangé : les dossiers sont plus lourds, pas plus nombreux.
Source : AGS, rapports annuels 2023, 2024 et 2025 et chiffres clés 2025 ; Délégation Unédic AGS, rapport annuel 2022. Montants annuels en millions d'euros. Pour 2013 à 2023, nous retenons les valeurs du rapport 2023, légèrement révisées par rapport à l'édition précédente (765 millions de récupérations en 2014, contre 766).
Sur treize ans, les deux séries divergent. Les avances suivent le cycle des défaillances, avec un plancher de 875 millions d'euros en 2021, au temps des mesures de soutien. Les récupérations reculent presque sans interruption, de 765 millions en 2014 à 330 millions en 2022, avant de remonter à 607 puis 700 millions. Dans son rapport 2022, l'AGS attribuait cette érosion à la baisse des procédures pendant la crise sanitaire, au recours croissant des créanciers au crédit-bail, à la fiducie et aux autres sûretés qui soustraient des actifs au gage commun, et au profil des entreprises concernées : plus de 85 % emploient moins de dix salariés et sont faiblement capitalisées.
Ce qu'ils révèlent : tout se joue au rang
La composition des récupérations en dit plus que leur montant. En 2025, 572 millions d'euros sur 700, soit près de 82 %, proviennent de créances superprivilégiées. Les créances nées après le jugement d'ouverture en apportent 9,4 %, le privilège général 7,7 %, et les créances chirographaires 1,2 %, soit 8 millions d'euros. Or le superprivilège ne représente qu'une partie des sommes avancées : en 2023, dernière année pour laquelle nous avons trouvé dans ses rapports une ventilation des avances par rang, il en couvrait à peine la moitié.
Source : AGS, rapport annuel 2023. Parts des montants avancés (1 728 millions d'euros) et des montants récupérés (353 millions) en 2023, par rang de créance. Les deux séries ne portent pas sur les mêmes dossiers, les récupérations d'une année se rattachant surtout à des procédures plus anciennes : la comparaison donne un ordre de grandeur, pas un taux de recouvrement par rang.
Le rapport remis au Premier ministre par René Ricol en avril 2021, sur la base des données de l'AGS, quantifiait cet écart : à fin 2019, 30 % des sommes avancées dans les procédures ouvertes depuis 2010 avaient été récupérées, et un euro superprivilégié avait vingt fois plus de perspectives de remboursement qu'un euro chirographaire.
Le mécanisme tient en deux textes. Le superprivilège couvre la rémunération des soixante derniers jours de travail, dans la limite d'un plafond mensuel fixé à deux fois le plafond de la sécurité sociale, soit 8 010 euros en 2026 (articles L. 3253-2 et D. 3253-1 du code du travail). En liquidation, il occupe le deuxième rang de l'article L. 643-8 du code de commerce, derrière les seuls subsides impayés, avant les frais de justice restés impayés, les sûretés immobilières et le Trésor. La garantie de l'AGS va bien au-delà, jusqu'à 96 120 euros par salarié en 2026 pour un contrat conclu depuis au moins deux ans, mais cette part ne bénéficie pas du même rang.
Pour les autres créanciers, la conséquence est directe : chaque euro superprivilégié est prélevé sur l'actif avant le Trésor, la banque nantie et les fournisseurs. L'exemple ci-dessous, fictif, applique l'ordre légal à une liquidation.
| Rang | Créances (art. L. 643-8 C. com.) | Déclaré | Payé |
|---|---|---|---|
| 1° | Subsides impayés (art. L. 631-11) | — | — |
| 2° | Salaires superprivilégiés, avancés par l'AGS qui est subrogée | 180 | 180 |
| 3° | Frais de justice postérieurs restés impayés | 70 | 70 |
| 4° et 5° | Privilèges particuliers, dont le privilège de conciliation | — | — |
| 6° | Créances postérieures à la liquidation restées impayées | 50 | 50 |
| 7° | Sûretés immobilières | — | — |
| 8° à 10° | Salaires postérieurs non avancés, créances postérieures privilégiées de la période d'observation | 40 | 40 |
| 11° | Salaires postérieurs avancés par l'AGS (5° de l'art. L. 3253-8 C. trav.) | 60 | 60 |
| 12° | Autres créances postérieures restées impayées | — | — |
| 13° | Privilège du Trésor | 200 | 140 |
| 14° | Nantissement, bailleur (six mois de loyers), vendeur de fonds | 250 | 0 |
| 15° | Contributions indirectes et douanes | — | — |
| 16° | Créances chirographaires, au prorata | 1 300 | 0 |
| Total, en milliers d'euros (actif distribuable : 540) | 2 150 | 540 | |
Exemple fictif, montants en milliers d'euros. Ordre : article L. 643-8 du code de commerce dans sa version en vigueur depuis le 25 octobre 2023, consultée sur Légifrance ; la version applicable au 1er janvier 2027 conserve cette hiérarchie. Libellés résumés, rangs voisins regroupés. Le texte réserve les droits de propriété et de rétention, les créances postérieures réglées à leur échéance et les autres droits de préférence, non représentés ici.
Le piège de lecture : le taux de l'année
Rapporter les récupérations d'une année aux avances de la même année produit un chiffre parlant mais trompeur. Il passe de 48,8 % en 2021 à 20,4 % en 2023, non parce que les répartitions se seraient effondrées, mais parce que les avances ont doublé pendant que les récupérations reflétaient encore les dossiers peu nombreux de la période sanitaire. Les répartitions arrivent tard : en 2023, 8,5 % seulement des sommes récupérées venaient de procédures ouvertes dans l'année, et plus de 42 % de procédures ouvertes quatre ans plus tôt ou davantage.
Calculs Helikoty Conseils d'après les rapports annuels de l'AGS : récupérations d'une année rapportées aux avances de la même année. Cet indicateur de flux ne mesure pas le taux de recouvrement d'une génération de dossiers. De 2013 à 2025, les récupérations cumulées atteignent 7,7 milliards d'euros pour 22,0 milliards d'avances.
Sur longue période, les récupérations représentent environ un tiers des avances, ordre de grandeur cohérent avec les 30 % mesurés fin 2019. L'écart avec les 4,8 % que recouvrent l'État et les URSSAF, relevés par la Cour des comptes en septembre, tient d'abord au rang : le superprivilège, que l'AGS reprend en payant les salariés, passe avant le privilège du Trésor.
Ce qu'il faut faire
- Créanciers : qualifier précisément la créance dès la déclaration (privilège, sûreté, réserve de propriété, naissance avant ou après le jugement). Le rang compte plus que le montant.
- Estimer le dividende probable en confrontant l'actif réalisable au passif classé par rang, en commençant par les salaires superprivilégiés : dans une entreprise de main-d'œuvre, ils peuvent absorber l'essentiel de l'actif.
- Préférer en amont les garanties qui sortent le bien de la répartition (réserve de propriété, fiducie, rétention) et les exercer dans les délais.
- Dirigeants préparant un plan : inscrire au prévisionnel le remboursement des sommes superprivilégiées et postérieures avancées par l'AGS, dues hors plan, en négociant l'échéancier qu'elle accorde fréquemment.
- Avocats et repreneurs : contrôler le projet de répartition au regard de l'ordre applicable à la date d'ouverture, cet ordre ayant été remanié en 2021 puis retouché en 2023.
Nous intervenons sur ces questions en expert de partie aux côtés du conseil, ou à la demande de l'administrateur ou du mandataire judiciaire : reconstitution du passif par rang, simulation de répartition, estimation de la valeur de réalisation des actifs. Nos pages contentieux et restructuring présentent ces missions.
Sources
- Rapport annuel 2025, Observatoire AGS — AGS, juin 2026
- Rapport annuel 2024 — AGS, 2025
- Rapport annuel 2023 — AGS, 2024
- Rapport annuel 2022 — Délégation Unédic AGS, 2023
- Nos chiffres clés 2025 — AGS
- Hausse de 23 % des avances depuis le début de l'année — AGS, communiqué du 13 avril 2026
- Mission AGS / AJMJ, rapport de René Ricol au Premier ministre — Vie publique, 15 avril 2021
- Article L. 643-8 du code de commerce — Légifrance
- Articles L. 3253-2 et L. 3253-8 du code du travail — Légifrance
- Articles D. 3253-1 et D. 3253-5 du code du travail — Légifrance
- Arrêté du 22 décembre 2025 portant fixation du plafond de la sécurité sociale pour 2026 — Légifrance
- Taux de contribution (plafond des contributions d'assurance chômage et AGS) — Unédic
- La détection et le traitement des difficultés des entreprises — Cour des comptes, 11 septembre 2026